Pap Ndiaye : « Gommer le mot “race” de la Constitution française est un recul »

Pap Ndiaye : « Gommer le mot “race” de la Constitution française est un recul »

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En supprimant le terme de « race » de
la Constitution française, on fait un beau geste. On est content du point de vue philosophique,
mais du point de vue de l’action, on opère un recul. Il faut regarder du côté du préambule de
la Constitution de 1946 et de la Constitution de 1958, où le mot « race » figure effectivement
dans l’article 1 et l’article 2. Cela ne signifiait pas alors que les législateurs
croyaient en l’existence de « races ». Le terme de « race » est simplement mentionné
dans ces textes constitutionnels comme un point d’appui pour mieux dénoncer celles
et ceux qui s’aviseraient d’agir en discriminant les personnes sur ce fondement imaginaire
de la « race ». Cette inscription dans la Constitution était
très importante, y compris au lendemain de la seconde guerre mondiale, lorsque les législateurs
ont voulu mettre fin aux horreurs qui avaient pu avoir lieu.
On a dans ces textes importants des déclarations antiracistes. On supprime la condamnation que la Constitution
fait de comportements fondés sur des distinctions illégitimes entre citoyens et personnes en
général. Bref, la notion de « race » n’est pas
une notion biologique dans la Constitution, c’est simplement la référence à une catégorie
imaginaire dont il faut bien avouer qu’elle existe encore dans la société contemporaine
en dépit du fait qu’elle soit parfaitement invalidée d’un point de vue scientifique. La « race » influe dans notre société,
au sens où elle est une catégorie imaginaire puissante. De toute évidence, la couleur
de peau par exemple – qui en est une des caractéristiques principales, pas la seule
d’ailleurs – n’est pas une simple caractéristique physique comparable à la
couleur des cheveux ou des yeux. La couleur de peau, c’est un marqueur social qui a
des effets puissants dans la société. Dans l’accès au marché du travail, dans l’accès
à certains loisirs, Dans l’accès au marché immobilier par exemple. Etre noir ou être
blanc, ce n’est pas tout à fait la même chose. Ce n’est pas comme
avoir des yeux bleus ou des yeux bruns. C’est donc dire que bien que la « race » soit
complètement invalidée d’un point de vue scientifique, pour autant elle existe encore
comme une représentation imaginaire, avec des effets sociaux qui sont tout à fait présents.
C’est pour ça d’ailleurs que dans les sciences sociales, beaucoup de chercheurs,
des historiens, des sociologues, des anthropologues, utilisent le terme de « race ». Non pas
parce qu’ils croiraient en l’existence des « races », mais parce qu’ils reconnaissent
pragmatiquement que la « race » comme catégorie imaginaire influe dans l’organisation
sociale des sociétés passées et présentes. Le débat sur la « race » est assez original
si on compare le cas français à ce qui se passe ailleurs. Evidemment, je ne parlerai
pas des Etats-Unis, où le terme de « race » est très communément utilisé. En France,
on est particulièrement réticent. C’est lié à la fois à l’héritage républicain
depuis la Révolution française. On est méfiant à l’égard de particularités individuelles. On pense le citoyen dans une forme d’abstraction politique débarrassé de caractéristiques
physiques ou même de choix culturels ou religieux. Donc il y a ce fondement républicaniste qui
est méfiant à l’égard des différences. Et puis il y a évidemment l’histoire du
XXe siècle qui est passée par là. L’histoire de la colonisation, de la seconde guerre mondiale. Enfin, l’influence du marxisme, d’une manière de penser les inégalités d’abord
par le prisme de la classe sociale. C’est très révélateur de la difficulté
de la gauche, des progressistes en France, à se saisir de questions qui pourtant permettent
de mieux analyser les inégalités de la société française. Il n’y a pas que la classe,
il n’y a pas que les inégalités générées par l’économie de marché qui permettent
de comprendre notre société. Il faut aussi s’attaquer à d’autres formes d’inégalités.
Les inégalités de genre, mais aussi les inégalités de « races », parce qu’il
faut bien l’appeler par son nom. Cette suppression risque d’affaiblir le
combat antiraciste. On sait bien que cela n’aura aucun effet sur le racisme, qui ne
va pas disparaître parce qu’on aura fait disparaître le terme de « race ». Donc c’est typiquement l’un de ces grands
gestes législatifs pleins de bonnes intentions mais dont les effets seront de mon point de
vue négatifs.

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